La Cie Lr

La Cie Lr questionne les codes établis du théâtre et cherche à conserver le mouvement organique essentiel au théâtre tout en questionnant la structure de la narration et du vivant. Elle déploie ses recherches autour de la question de la transe et de l’invention de nouveaux procédés d’écriture.

Comment célébrer le vivant dans sa force, sa richesse et sa générosité en ouvrant de nouveaux modes de relation et de mise en réseau à soi et aux autres et en invitant au changement de paradigme individuel et collectif ?


La génèse.

Le Collectif Lanterne Rouge a vu le jour en 2005, c’est un collectif d’artistes pluridisciplinaires à l’origine de performances diverses avec notamment « Ne pas laisser en contact intime prolongé sur du mobilier sensible », « Bascule /»   et « Vacance, quoi de plus normal ! ». Stéphanie Lemonnier, avec 4 autres artistes, sont à l’initiative de cette association.

En 2016 le collectif décide de fonctionner différemment et propose à Stéphanie Lemonnier d’en prendre la direction artistique. Il est renommé Cie Lr. Son travail questionne les codes établis du théâtre et la place du spectateur en mettant en frottement le poétique et le politique dans une parole radicalement au présent.

Elle cherche à conserver  le mouvement organique essentiel propre au théâtre tout en questionnant la structure de la narration et du vivant. Elle déploie ses recherches autour de la question de la transe, des rituels  collectifs et contemporains et de l’invention de nouveaux procédés d’écriture. La Cie Lr place le public au centre de son travail et propose au public de vivre des expériences invitant au changement de paradigmes.

Depuis 2016, La Cie Lr associe des collaborateurs différents rassemblant des scientifiques, des activistes, des gens, des théâtres, des centres sociaux, des danseurs, des enseignants, des étudiants, des   philosophes, des non-humains, des chamanes… Dans une tentative d’expansion de nos systèmes de pensée par l’échange et l’ouverture des frontières et pour une mise en réseau plus globale.

En parallèle, Stéphanie Lemonnier travaille avec le Workcenter de Grotowski à Pontedera et elle a soutenu un Master 2 Arts de la scène à Marseille en 2016 « L’Acteur traversé » qui pose les réflexions théoriques de cette création Une réécriture de nos mondes.

PARTENAIRES de la Cie Lr


ARTICLE Presse

Art contemporain, transe et rituel
ou comment fabriquer du commun

Nous ne sommes rien : c’est ce que nous cherchons qui est tout.» Friedrich Hôlderlin, Hypérion

« La création doit subvertir le monde tel qu’il fonctionne, sinon elle se contente de le copier et d’endormir les consciences au lieu de les inquiéter » affirmait Claude Regy lors d’un entretien au festival d’Automne de 2014 pour lequel il avait monté Intérieur de Maeterlinck.

La Cie Lr questionne les codes établis du théâtre et la place du spectateur en mettant en frottement le poétique et le politique dans une parole radicalement au présent. Elle cherche à conserver le mouvement organique essentiel propre au théâtre tout en questionnant la structure de la narration et du vivant et déploie ses recherches autour de la question de la transe, des rituels collectifs et contemporains et de l’invention de nouveaux procédés d’écriture.
Le public est placé au centre afin de l’inviter à vivre des expériences de transe propice au changement de paradigmes.

Avec la Cie Lr j’étais invitée à Rio au Brésil par l’université UNIRIO pour monter une création Une réécriture de nos mondes avec des étudiants en art de Master et Doctorat. Cette résidence s’est déroulée en octobre dernier lors des dernières élections présidentielles avec le résultat tragique que l’on connait. Cette création mettait en avant la parole au présent dans un dispositif artistique de plateau qui invitait chacun à entrer dans des petits états de transe afin de construire une narration entre parole intime et collective, choeur chorale, danses et chants. Et dans cette période politique tragique ce processus a révélé sa puissance créatrice de transposition et de construction d’un espace commun.
A mon retour à Marseille, la ville était en proie à de graves problèmes politiques avec ces immeubles qui s’écroulaient sur leurs habitants dans le quartier de Noailles -et le silence de la municipalité- et ce mur de béton de plus de 3m de haut monté par la municipalité pour encercler la Place de la Plaine afin d’opérer les travaux nécessaires sans l’accord des citoyens en lutte contre ce projet. Les Marseillais du centre ville sont alors choqués.
Ils se mettent à rêver de murs.

La création Retour du Brésil, jouée au MUCEM à Marseille – musée des civilisations et de la Méditerranée – en mars dernier incarnait à la fois le Brésil, avec les chants des étudiants Brésiliens, les phrases de Jair Bolsonaro et l’engagement des peuples autochtones pour la préservation de leurs territoires mais aussi ce retour compliqué à Marseille, toujours en gardant l’ idée de construire du lien et du commun dans un présent intensifié.

Dans ce spectacle, une assemblée démocratique de rêveurs s’est installée dans le public et est venue prendre part au spectacle pour raconter à tour de rôle un territoire à travers leurs rêves diurnes. 80 choristes sont aussi venus se mêler aux spectateurs, anonymes et ont chanté deux chants traditionnels Brésiliens Minha Jangada et Lemanja. Ainsi se clôturait la création.
Ce spectacle a construit un rituel entre danses, chants et rêves, pour reconstruire du commun sur un territoire spécifique.

La transe est ce phénomène étonnant qui relie la totalité de notre être à des forces autres, non conscientes, mais résolument naturelles et humaines, qui nous mènent vers des états de conscience modifiés que la science a encore du mal à étudier et à classifier, tant ces résultats invalident une grande partie du système de croyance actuelle. Ces états de transe, pour de nombreux peuples, ont une fonction importante de régulation au sein de la communauté. Ces fonctions se rapprochent de celles du carnaval et parfois même de la fête dans ses états extrêmes. Rien d’étonnant que ces deux manifestations soient de plus en plus rares et de plus en plus organisées et cadrées. Plus une fête ou un carnaval sera organisé, plus il apparaîtra dans son état figé, déjà mort. « La transe et la fête pour dire qu’elles n’appartiennent à aucune institution, ne s’attachent à aucun modèle, l’une et l’autre paraissent, au sens propre, des actes de subversion. » Nancy Midol, Écologie des transes, Paris, Téraèdre, 2010, p.70 Ainsi dans le documentaire de Jean Rouch, Les maîtres fous, des membres de la secte des Haouka au Niger, Haouka signifiant Maître de la Folie, commettent un rituel de possession une fois par an dans un lieu secret au cœur de la forêt. Les Haoukas témoignent de l’apparition de nombreuses religions au cours des années 20, époque où de jeunes hommes de la brousse d’Afrique noire se rendent dans les villes et se confrontent directement à la civilisation mécanique des colons anglais.
Les Haoukas incorporent les colons Anglais et leur famille, leurs femmes et leurs enfants et même les serviteurs, tous les donneurs d’ordres potentiels qui sont leurs supérieurs hiérarchiques. Les images de ce rituel sont puissantes et inédites à l’époque. Elles sont parfois perçues comme ultra violentes alors que ce ne sont que des états extrêmes d’un état d’être intensifié.
Si proche de la scène de théâtre.
Mais ces images choquent encore aujourd’hui, le retour de valeurs conservatrices et rigides ne nous aident pas à comprendre ces manifestations. Ces Haoukas sont ensuite filmés le jour suivant du rituel, sur leur lieu de travail. Les propos de l’anthropologue Jean Rouch soulignent l’équilibre de chacun des membres de cette secte suite à l’incorporation de leur supérieur lors de ces transes expiatoires:

« Et en voyant ces visages souriants, en apprenant que ces hommes sont peut-être les meilleurs ouvriers de l’équilibre des WaterWork, en comparant ces visages avec ces visages horribles de la veille, on ne peut s’empêcher de se demander si ces hommes d’Afrique ne connaissent pas certains remèdes qui leur permettent de ne pas êtres des anormaux, mais d’être des hommes parfaitement intégrés à leur milieu, des remèdes que nous, nous ne connaissons pas encore. »  Jean Rouch, Les maîtres fous, support DVD, Paris, Montparnasse, 1956

Nous serions tentés ici d’éclairer ce rituel par une pensée objectiviste en analysant comment et par quoi ces hommes et ces femmes sont possédés. Mais ne serait-ce pas une étude réductrice ? En regardant ce film nous partageons tous un autre état d’être, sans valeur de référence. Elles tapent sur notre conscience parce que nous ne pouvons leur trouver un espace de rangement. Et c’est tant mieux. C’est qu’une nouvelle brèche vers un ailleurs a été ouverte. Un nouveau monde, où les lois naturelles, humaines, où la matière et la conscience sont des données bien plus globales, bien plus riches que toutes les définitions scientifiques dans lesquelles nous voulons les enfermer. Toutes les avancées de la nouvelle physique peuvent nous aider à regarder ces manifestations autrement, comme si notre regard changeait de focus, changeait de sujet. Et au lieu de prendre l’objet et de l’analyser de loin, avec cette pensée froide et distancée, ce regard effrayé, nous pouvons nous penser autrement, nous pouvons imaginer que ces hommes ce sont nous, comme dans un tout unique, qui nous permettrait de tout percevoir, ressentir, et de tout comprendre dans une parfaite congruence. Ces potentialités déplacent les limites de la pensée humaine. Ouvrir notre imaginaire à ces contrés intuitives est un acte radicalement scientifique. Ce mouvement de tentative de compréhension intuitive est nécessaire pour faire taire cette peur sourde qui s’immisce à nos oreilles. Ces hommes, ces Haoukas, ne cherchent pas non plus à expliquer leur comportement, ils vivent un processus essentiel de transformation de leur être au monde. Un acte subversif radical. Ludvik Flashen théoricien et metteur en scène ayant travaillé de longues années avec Grotowski lui posa un jour ces questions dont les réponses sont éloquentes :

« Crois-tu au Loa ? Aux esprits d’ancêtres qui te chevauchent, ou à des divinités qui chevauchent des participants choisis de rituel…. Existent-ils en dehors de notre conscience, de notre corps ? Quel est – je m’entêtais dans un pédantisme phénoménologique- leur statut ontique ? Existent-ils objectivement ? Pour répondre, il introduisit à Rome, au printemps 1982, le concept anthropologique de ‘‘mind structure’’, de structure de l’esprit, propre à chaque civilisation. Dans les civilisations tribales d’Afrique où est né le vaudou, les notions d’objectif ou de subjectif n’existent pas dans le sens qui nous est propre. Tout ce qui existe a une vie propre, et la frontière entre ce que nous considérons comme intérieur et extérieur est fluide, si tant est qu’elle existe… D’où pour comprendre les autres, et soi-même, en tant que représentant de la civilisation européenne, l’utilité de relativiser nos catégories objectif-subjectif. Ce ne sont rien d’autre que des catégories cartésiennes qui nous chevauchent. » Jerzy Grotowski, La lignée organique au théâtre et dans le rituel, Paris, Le Livre qui parle coll. « Collège de France », 2008

Dans nos sociétés occidentales contemporaines, le travail et la quête de ces états de corps et de consciences particuliers sont des actes politiques engagés et subversifs.
Comment traduire, dans la matière et les sens, l’expérience de tous nos empêchements à vivre. Pour s’en libérer, peut-être, dans un mouvement ténu mais sensible pour aller vers l’inconnu, le rivage où enfin nous pouvons déposer notre simple humanité.
La proposition n’est pas ici de se débarrasser de la matière pour aller vers un état énergétique abstrait et idéalisé comme nombre de théories immatérielles néo-baba l’ont stipulé dans cet engouement d’après-guerre où l’homme avait enfin la sensation d’atteindre une pleine jouissance matérielle et spirituelle. Mais la réflexion nous mène vers un mouvement de vie essentiel qui s’incarne dans la matière pour vivre l’expérience pleine de la matière.
L’homme est corps, corpus, matière organique et vivante. Tout part de cette matière organique, la cellule, le vivant, la particule, l’énergie… et tout y revient. Cette matière a une forme visible qui se transforme et se métamorphose en fonction des états qui la traversent. Ces états et ces formes ont de nombreuses qualités possibles et vont du plus visible au plus subtil. Un homme debout n’est jamais seulement un homme debout. Il n’y a jamais deux hommes debout identiques.
De la forme de cette matière se dégage un invisible puissant, instinctif et primaire que nous voyons tous, que nous ressentons tous. Encore faut-il savoir lire ces sensations ! C’est sur cette forme là que l’acteur et le metteur en scène travaillent. Les méthodes de travail divergent et nous pouvons soit travailler directement sur cette forme en la modelant directement, c’est un travail de l’image, soit travailler sur des données invisibles, intérieures, qui modifient cette forme de façon plus subtile, le travail ici ne se fait pas directement sur la matière mais sur l’être, le corps sera nourri organiquement des sensations et perceptions « d’être » qui influenceront sa forme.

« Mais la rupture avec l’histoire la plus radicale fut celle qui consista à barrer l’accès aux racines originaires que les peuples entretenaient en commerçant avec les esprits de leurs ancêtres. Cet interdit chrétien ouvrit la porte aux tabula rasa successives de la modernité. Ainsi, libérée de tous ces liens avec le corps, avec la nature et avec le continuum générationnel, la pensée moderne pouvait concevoir la vie circonscrite entre une naissance et une mort pour développer un modèle biologique d’une machine organique à faire fonctionner. Cette conception fut strictement européenne. Elle définit, selon Philippe Descola, l’ontologie naturaliste, celle de l’occident classique. » Nancy Midol, Écologie des transes, Paris, Téraèdre, 2010, p.70

Dans mon travail d’artiste, metteuse en scène et performeuse, je suis partie du constat que les transes collectives sont des rituels de passages essentiels pour construire du commun. Ces rituels de passages ont des fonctions importantes dans la construction identitaire d’une personne et d’un groupe. Ils nous invitent à passer d’un état à un autre et ainsi d’assumer des fonctions différentes au sein d’un groupe ou d’une société.

Les ruptures – souvent sauvages ou désorganisées- à ces règles ayant été vécues ensemble lors d’évènement ritualisés, consolident un groupe et lui donnent une force de reconnaissance basée sur le plaisir d’être ensemble sans la nécessité d’une identification lourde et crispée sur des valeurs identitaires et cloisonnantes. Il en va d’ailleurs de même de la fonction du bouffon ou celle de la comédie, qui ont été déplacées dans nos sociétés contemporaines offrant trop souvent la primeur au divertissement.

La transe et les rituels de transe permettent d’incarner autrement pour mieux s’incarner dans son quotidien offrant des respirations, des espaces distancées à « son rôle » celui que l’on s’obstine à tenir et que les règles de la vie sociale nous imposent bien souvent de force.

La Cie Lr invente de nouveaux processus d’action et de parole pour redonner une place à la parole au présent, sa force d’engagement et sa puissance libératrice. Cette parole, ses chants, ses danses… quand ils sont donnés dans un flux vibrant et vivant sont des états de transe qui nous emportent et nous dépassent dans une exaltation, un dépassement du soi.

La femme qui chante, l’homme qui danse, l’enfant qui parle… dans un acte radicalement au présent traversent des transes douces dans un flux habité et ils nous donnent à voir qui ils sont et ce que nous sommes. Ils nous révèlent et nous permettent ainsi de nous identifier à nous-même et à un groupe dans un mouvement dynamique qui ne se cristallise jamais sur des valeurs figés ou mortes. Mais dans un mouvement de vie essentiel et vital.

Stéphanie Lemonnier